ENREDO (thème) 2003

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"Nem negro, nem branco,
na dôr e no amor,
meu orgulho é ser brasileiro"

- Conséquences du métissage dans
les rapports interindividuels et sociaux -

Résumé :

Une des représentations majeures que l'on a du Brésil est celle d'un pays métissé, où des cultures d'origines différentes se côtoient, se mélangent ou cohabitent dans une certaine harmonie. Qu'elle soit juste ou erronée, cette représentation n'en est pas moins dominante. La déclinaison de l'enredo (thème) choisi par Macunaíma pour l'année 2003 consiste à traiter plus en profondeur cette perception du métissage, afin de mieux l'ancrer sur la réalité du pays, quitte à l'écorner et la remettre en question.

1. L'histoire.

Deux événements majeurs : la colonisation et l'esclavage.
Ces deux événements témoignent d'une histoire douloureuse, voire violente (élimination des Indiens, massacres, déracinement et aliénation des Africains...). Ils s'inscrivent dans l'inconscient collectif du pays, fondent la nation brésilienne actuelle.
La société brésilienne a réussi à dépasser une partie des haines et ressentiments générés par cette histoire, pour aboutir à une société partiellement apaisée. Il n'existe pas, comme dans d'autres pays, d'affrontements entre communautés, car le métissage y est plus important que le communautarisme.
Thème carnavalesque : la colonisation et l'esclavage

2. Le pluralisme ethnique.

L'histoire du Brésil est faite de nombreuses vagues migratoires qui aujourd'hui "cohabitent" avec plus ou moins de difficulté, chacune dans un apport et un rapport spécifique à la société brésilienne :
- Amérindiens,
- Africains,
- Européens (Italiens, Allemands, Portugais, Espagnols, Français, Slaves),
- Japonais,
- Orientaux (Syriens, Libanais)
Hormis le cas particulier de certaines communautés (ex : Japonais, Allemands, Syrio-Libanais), le niveau d'intégration de chaque groupe humain varie dans le temps, en fonction de la génération : initialement regroupés par des liens communautaires forts et une pratique socio-professionnelle bien déterminée, les immigrés de première génération ont favorisé l'intégration de leur descendance dans la société brésilienne, notamment par l'accès à la culture universitaire qui leur ouvre la voie d'activités aptes à transcender les clivages initiaux.
Thème carnavalesque : l'internationalité

3. Le métissage génétique et les générations.

Le métissage est une réalité qui se manifeste principalement au sein des familles. Il est cependant plus complexe qu'il ne paraît. Au cours des générations, de nombreux « mélanges » ont eu lieu, aboutissant à une société constituée d'environ 90 % de métis. La plupart des familles brésiliennes ont des aïeuls issus d'origines diverses : le "plus sombre" essayant de se marier avec "plus clair(e)" que lui, ce métissage va généralement vers une clarification de la peau. Loin d'être un concept abstrait, le métissage est donc avant tout vécu concrètement dans les relations interpersonnelles entre chacun des membres de la famille.
Thème carnavalesque : l'homme "génétiquement mélangé"

4. Couleurs du langage.

Au Brésil, la langue portugaise a connu un développement singulier. La communication entre colons et indigènes du littoral s'est d'abord établi au moyen de la lingua geral ("langue générale" issue du dialecte Tupinambá). Adoptée par les Jésuites pour l'évangélisation des autochtones, elle était encore utilisée majoritairement jusqu'au début du XVIII° siècle dans plusieurs grands états brésiliens. La situation ne s'est véritablement inversée qu'en 1759, après l'expulsion des Jésuites. Très influencé par la lingua geral, le portugais du Brésil en intègre encore un vaste vocabulaire d'origine amérindienne (Tupi) dont :
- des noms de plantes (ex : abacaxi, maracujá, guaraná, ...)
- des noms propres et des prénoms (ex : Juraci, Pitanga, Sucupira, ...)
- des noms de lieux (ex : Ipanema, Paraíba, Maracanã, ...)
- des noms d'animaux (ex : jacaré, piranha, sabiá, ...)
Mais l'évolution permanente des langues n'épargne pas la dynamique de la langue portugaise : par sa situation géo-linguistique particulière (la majorité des pays qui l'entourent parle l'espagnol) et sa proximité linguistique avec la langue de Dom Quichotte, le portugais brésilien est probablement appelé à se transformer peu à peu en "portugnol", dont le développement pourrait se généraliser à toute l'Amérique Latine.
Thème carnavalesque : les Amérindiens

5. Le langage de la couleur.

Le métissage est passé dans le langage. Deux ordres de dénominations des couleurs de peau se confrontent :
- preto, branco, pardo, amarelo désignent les couleurs officiellement reconnues et inscrites sur la carte nationale d'identité brésilienne,
- negro, preto, branco, mulato, mulato escuro, mulato médio, mulato claro, pardo, mestiço, sarará, moreno, acrescido, nisei (et pour les descendants d'amérindiens : caboclo, mameluco, cafuzo, etc. ) sont quelques unes des 200 dénominations utilisées par les brésiliens pour s'auto-définir.
Chacun de ces ordres participe à une réduction identitaire :
- le premier, par une classification quasi-caricaturale dans la mesure où il ne correspond pas à la réalité,
- le second, par une occultation conséquente de toutes les autres composantes de l'identité (sexe, culture, parcours social, ...).
D'un autre côté, même si ces terminologies peuvent choquer dans la mesure où elles cantonnent ou « définissent » chaque être dans son origine et son appartenance ethnique, on assiste là encore à un paradoxe. La « terminologie » est une forme de ségrégation mais elle participe en même temps à la dimension symbolique de la réalité.
apports dans le langage
Thème carnavalesque : couleur et identité

6. Les représentations sociales et politiques.

Malgré une immigration européenne tardive (1850), l'élite brésilienne cherche à donner l'image d'un pays blanc, dans lequel, paradoxalement, la culture noire possède un impact majeur réel. On distingue les représentations « officielles » des représentations « populaires ». D'un côté, des velléités de « présenter » le pays comme un pays occidental, blanc, administré et de l'autre, des « images » où le métissage est perçu comme une valeur à part entière (dans son aspect anthropophagique, où toute culture externe est peu à peu absorbée).
Il s'agit donc d'une difficulté pour les classes dominantes (majoritairement de couleur blanche) d'assumer les différents métissages pendant que les classes défavorisées (majoritairement de couleur noire) ne cherchent pas systématiquement à tirer parti d'un éventuel désavantage que constituerait la couleur de peau...
Par exemple, un "mulâtre" peut souhaiter être considéré comme "blanc" s'il cherche à se maintenir ou s'élever socialement, alors qu'il pourrait préférer une classification comme "noir" dès lors qu'il briguerait un emploi réservé dans une administration.
Au contraire, le phénomène revendicatif lié à la négritude semble un contre-exemple dans lequel le "noir" s'attache à un prosélytisme quant à ses origines au risque de s'exclure d'une ascension sociale possible.
Thème carnavalesque : la classe dominante brésilienne / le noir au sommet de l'échelle sociale

7. Deux visages du nationalisme.

Points communs : le Brésil et la France ne privilégient pas un modèle communautariste (modèle anglo-saxon basé sur l'émergence, la reconnaissance et la co-existence de « communautés » bien définies et bien séparées, où l'on observe des phénomènes revendicatifs importants). Ces deux Etats semblent fondés sur un modèle « intégratif » où l'important consiste à adhérer à des valeurs communes et partagées (république et citoyenneté du côté français, nation du côté brésilien) tout en ne reniant pas ses spécificités.
Divergences : prôné par le Président Vargas (qui gouverna de 1930 à 1945 et de 1951 à 1954) qui a cherché à constituer un territoire, une nation, le nationalisme est un sentiment vécu positivement par la majorité des Brésiliens. Le célèbre "carinho pela patria" (tendresse pour la patrie) explique cette ostentation permanente doublée d'un chauvinisme malicieux.
De ce côté-ci de l'Atlantique, le nationalisme est souvent perçu comme une valeur connotée de xénophobie, une sorte de patriotisme qui s'opposerait à l'ouverture européenne. Sujet d'actualité brûlant, il est aujourd'hui en France le siège d'enjeux politiques importants.
Thème carnavalesque : patriotisme brésilien et coq gaulois, deux fiertés

8. La religion.

Historiquement, le Brésil a été confronté à une évangélisation forcée qui, après une opposition faible et vaine des Amérindiens, s'est finalement opérée au sein des communautés d'esclaves africains. La forme de résistance la plus nette de la part de ces dernières se manifeste encore aujourd'hui sous la forme d'un syncrétisme dans lequel les dieux des religions issues des Vodouns africains ou Orixás se dissimulent sous les traits des Saints catholiques. Les différentes manifestations de ce phénomène se déclinent sous de multiples formes (Candomblé, Umbanda, Macumba, Tambor de Crioula, etc.) dans lesquelles s'opèrent d'innombrables mélanges culturels, qu'ils soient d'origine amérindienne, africaine ou européenne.
Thème carnavalesque : le Candomblé

9. Macunaíma, "o herói sem nenhum caráter" (Le héros sans caractère, 1928).

Ce roman de Mário de Andrade est une véritable rapsodie écrite en seulement 6 jours, fruit d'années de recherche dans les légendes et mythes indigènes et folkloriques que l'auteur a réunis en utilisant le langage populaire et oral de multiples régions du Brésil. Au passage, Mário de Andrade y mêle, de manière ironique, plusieurs mythes modernes de son invention. Macunaíma fait partie des oeuvres révolutionnaires dans la mesure où elle a défié le système culturel existant. D'un nationalisme critique et sans xénophobie, c'est l'oeuvre qui concrétise le mieux les propositions du mouvement de l'Anthropophagie (1928) créé par Oswald de Andrade qui recherchait une relation d'égalité réelle de la culture brésilienne avec les autres cultures (notamment européennes). Loin de rejeter purement et simplement ce qui vient de l'extérieur, ce mouvement proposait de consommer et "digérer" toute culture -artistique- étrangère jugée digne de l'être.
Selon Mário de Andrade, le brésilien "n'a pas de caractère" : « Au travers du mot caractère, je ne détermine pas seulement une réalité morale, j'entends plutôt une entité psychique permanente, se manifestant partout, dans les coutumes, l'action, les sentiments, la langue, l'Histoire, la démarche, autant dans le bien que dans le mal. Le brésilien n'a pas de caractère parce qu'il ne possède ni civilisation propre, ni conscience traditionnelle. » Macunaíma est un personnage "outsider", parfois marginal, anti-héros, hors-la-loi, dans la mesure où il s'oppose à une société moderne, organisée en un système rationnel, froid et technologique. Ainsi, le temps et l'espace sont-ils totalement bouleversés au cours de la narration. Il est un "héros sans caractère", car il est plus la résultante de multiples caractéristiques culturelles que l'aboutissement d'une lignée propre et auto-construite.
Thème carnavalesque : l'anthropophagisme et Macunaíma

 

Enredo écrit par Christophe Roiné et Gérald Guillot
Remerciements à Jacky Picard, Paula Hoste et Raphaël Lucas

 

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